Chapitre 6

 

Lisbeï chercha Fraine des yeux mais la jeune Rouge n’était pas encore arrivée. La seule personne du groupe qui se trouvait déjà dans la salle de conférences, c’était le petit Dougall, et comme il était arrivé le premier, il s’était installé tout au fond, bien entendu. Lisbeï fit un effort, alla vers lui et lui toucha l’épaule : « Paix, Dougall. » Il sursauta en rougissant un peu, comme toujours, prit ses affaires et se leva pour la suivre. Elle alla s’asseoir dans la première rangée.

Aucune des conférencières n’était encore assise à la demi-table ronde qui faisait face à la salle. Lisbeï avait espéré que Kélys viendrait la voir à son arrivée à Wardenberg, mais elle avait seulement trouvé la circulaire annonçant la conférence, glissée sous la porte de sa chambre, avec un « Oui ? » écrit en travers, de la familière écriture large et nette. Mais, depuis l’enfance, elle avait eu le temps de s’habituer aux éclipses de Kélys ; elle avait décidé de ne plus en être blessée.

Il commençait à y avoir du monde. Était-ce la réputation de Kélys, la qualité des conférencières dans leur ensemble ou le fait que c’était la première conférence sur le carnet, pardon, le Testament de Halde, à Wardenberg ? Sans doute tout cela et aussi la curiosité à propos de l’association fondée par Kélys, dont les conférencières de la soirée étaient membres. Rassembler dans le même groupe de recherche des Juddites, des Croyantes et des Progressistes, et sur un sujet pareil, c’était, toutes proportions gardées, un pari au moins aussi spectaculaire que celui d’une Décision !

Des voix familières, Fraine, Ysande, Livine. Dougall se déplaça d’une chaise et Ysande s’assit près de Lisbeï avec un petit grognement d’effort – sa nouvelle enfante naîtrait bientôt : elle était énorme. Fraine n’était encore que légèrement arrondie. Elle s’assit avec Livine derrière Lisbeï, en rapprochant sa chaise pour pouvoir lui parler à l’oreille. En se retournant pour les saluer, Lisbeï vit que la salle s’était remplie. Les teintes de bleu dominaient, comme il fallait s’y attendre, mais avec une bonne quantité de rouge quand même – et l’éventail des autres couleurs habituelles à Wardenberg, éparpillées çà et là. Beaucoup d’hommes, en proportion, et surtout des Rouges, mais c’était normal : même ceux de Wardenberg avaient souvent de fortes convictions religieuses. La Décision et l’objet de la réunion étaient pour eux des sujets importants.

Les conférencières arrivèrent toutes ensemble, Kélys en dernier, toujours aussi grande, noire et souple, à peine quelques fils gris dans ses cheveux courts. Il y avait toujours un petit silence étonné quand elle apparaissait dans une réunion à Wardenberg, où elle était pourtant connue, mais où le brassage des Lignées était relativement plus récent qu’ailleurs et les teints nettement plus pâles.

Le léger brouhaha des conversations diminua, s’éteignit. La plus âgée des conférencières était Carméla de Vaduze. C’est elle qui prononça le rituel « Recueillons-nous en Elli. Qu’Elli nous guide en sa paix.

— Paix à toutes en Elli », murmura l’assistance après le silence requis. Lisbeï adopta une pose nonchalante. Pourquoi son excitation se doublait-elle de cette sorte d’angoisse ? C’était la première fois qu’on allait parler publiquement du carnet à Wardenberg et qu’elle pourrait apprendre où en étaient les recherches – elles avaient eu lieu, elle le savait, même pendant les presque trois années de la Décision. Kélys, en tout cas, entre ses campagnes d’exploration ou de récupération, était passée plusieurs fois à la Schole. Elle avait fait des recherches dans les Archives apportées de Litale par les Harems en fuite. Rien de ce qui concernait la découverte de Béthély ne devait cependant être rendu public avant la Décision et Kélys n’aurait pas dérogé à la règle, même si Lisbeï le lui avait demandé.

IL y avait quatre exposés au programme : sur le site lui-même et ses environs, sur les squelettes et ce qui les accompagnait et sur le carnet proprement dit : une approche linguistique et une analyse de contenus. Le premier exposé, par Davie de Belmont, se déroula sans surprises à grand renfort de photographies, de relevés topographiques et de schémas au tableau. Le réseau des souterrains, exploré à plusieurs reprises par Kélys et d’autres depuis l’Assemblée de 489, menait parfois très loin de Béthély, mais avec beaucoup de zones d’effondrement ; il datait certainement du Déclin, peut-être même d’avant ; pas de surprise sur ce point, ni sur les dates proposées pour les cellules : la fin des Harems, et plus précisément la période mentionnée par Halde.

Un peu plus surprenantes étaient les quelques informations livrées par Carméla de Vaduze ; la vérité sur les trois minuscules adultes, peu connues, suscita quelques mouvements dans la salle. Par ailleurs, tuniques et sous-vêtements étaient d’une qualité différente de celle commune en Litale à la période considérée : une fibre beaucoup plus fine, un tissage plus serré. Le feutre des capes était imprégné d’un matériau qui le rendait presque imperméable, une sorte de résine naturelle qui avait dû être pulvérisée à haute pression. Le petit nécessaire de couture venait de Wardenberg mais les poinçons de fabrique dataient d’au moins quatre-vingts années avant la date mentionnée dans le carnet. Quant au carnet lui-même, on n’avait pu établir de corrélations suffisantes avec d’autres carnets du même type récupérés dans diverses fouilles pour en déterminer la provenance exacte.

Carméla de Vaduze hocha la tête en rassemblant feuillets et photographies, pour signaler qu’elle en avait terminé. La salle la remercia à mi-voix. Elle avait annoncé dès le début que la période de questions viendrait après les exposés et personne ne demanda la parole cette fois non plus, bien que, visiblement, plusieurs auraient aimé le faire.

La troisième conférencière était Kélys. Selon l’étude graphologique de l’ensemble du carnet, il n’y avait en fin de compte que deux rédactrices, une pour les deux premières parties, mais à des âges différents, et Halde pour la dernière. L’étude linguistique de la seconde partie du carnet aidait à la situer dans le temps et l’espace. On fit passer des tableaux comparatifs et des cartes. Lisbeï les parcourut d’un œil rapide : c’était une systématisation de ce qui avait été dit lors du conseil restreint de Béthély ; rien de nouveau là non plus, sinon une claire indication : la variante de vieux-frangleï utilisée dans la seconde partie du carnet était encore plus archaïque qu’elle ne l’avait pensé et s’employait surtout dans l’est du Pays des Mères. Certains mots et leur graphie, cependant, ne se présentaient que dans des livres trouvés par des récupératrices dans des sites antérieurs aux Harems.

La dernière conférencière était Doménica, de Carésimo, une des auditantes de la Décision. Elle avait vieilli depuis que Lisbeï lavait rencontrée. Ses cheveux étaient presque entièrement blancs et, au-dessus de son lorgnon, son œil unique contemplait l’assistance avec un plissement myope qui le faisait presque disparaître ; elle parlait encore plus lentement qu’avant, d’une voix basse et rauque qui conférait à ses paroles une force presque hypnotique.

Doménica ne s’était pas occupée de la seconde partie du carnet : elle avait traduit et étudié le Testament de Halde, à la fin. Elle avait commencé d’analyser en détail les Appendices de Hallera, dit-elle, ainsi que la Parole avant et après la Décision de Karillie de Fontbleau, qui y avait intégré les Appendices. Elle allait étudier les commentaires faits sur la Parole et attribués à Garde et à ses Compagnes ; elle étudierait même les contes, légendes et proverbes tirées de la Parole et qui couraient au Pays des Mères. Il s’agirait de déterminer les textes écrits ou oraux les plus proches des dates considérées, la compatibilité générale de tous ces éléments entre eux et, le cas échéant, la possibilité d’une refonte complète de la Parole pour en tenir compte.

Lisbeï se redressa sur sa chaise. Au même moment, elle sentit qu’on lui touchait l’épaule et entendit Fraine lui souffler : « C’est pour toi, ça ! » Elle hocha la tête et se concentra sur les paroles de la Bleue. Malheureusement, les projets de recherche de Doménica étaient plus intéressants que ce qu’elle avait pu tirer du Testament de Halde. Celui-ci contredisait en plusieurs points la version courante du Martyre et de la Résurrection, et le portrait de Garde y était différent. Que Halde elle-même, à travers son style, ne correspondît pas à ce qu’on avait cru savoir de cette Compagne, c’était nouveau, mais somme toute mineur. Lisbeï étouffa un bâillement en changeant de position sur sa chaise, déçue. Elle avait espéré qu’on parlerait de la seconde partie du carnet et, apparemment, personne ne s’en était occupée. Elle avait pensé que Kélys avait trouvé dans les Archives consultées une confirmation quelconque des événements décrits ou sous-entendus par Halde. Il faudrait voir ce qui sortirait à la période des questions. Lisbeï se demandait si elle en poserait. Elle savait qu’elle n’avait pas de souci à se faire avec Kélys à propos de son identité réelle, pas plus sans doute qu’avec Doménica. Mais si elle posait trop de questions et montrait trop sa connaissance du sujet, cela pourrait devenir compromettant pour « Litale ».

Doménica inclina la tête en refermant son dossier. Le murmure de remerciements s’éleva de nouveau. Carméla de Vaduze appuya son menton sur ses deux mains jointes : « La période des questions est ouverte. Celles sur le premier exposé, d’abord. »

Il y eut une série de questions très techniques, puis une voix à la fois embarrassée mais résolue, au fond, posa la question attendue sur les possibilités de fraude, que Doménica réduisit en miettes avec une lente mais imparable précision.

« Le deuxième exposé ? » dit Carméla en parcourant l’assistance des yeux ; son regard s’arrêta un instant sur Lisbeï et elle lui sourit. Lisbeï secoua négativement la tête.

« Kélys, vous vous êtes abstenue de présenter des conclusions à partir du matériau linguistique repéré dans la seconde partie du carnet, dit une voix d’homme au fond à gauche. Est-ce à dire que vous n’en avez pas tiré ?

— J’ai formulé des hypothèses, pas tiré des conclusions, dit Kélys en découvrant ses dents blanches. Tu peux en formuler toi-même, Toller. »

Elle connaissait son interlocuteur ; le nom était vaguement familier ; Lisbeï se retint de se retourner. L’homme reprit :

« Vous avez établi que la langue de la troisième partie correspond à celle d’une zone adjacente aux Grandes Mauterres. Cela confirmerait-il une origine possible de Garde et de certaines de ses Compagnes dans ces Mauterres ?

— Par exemple, oui, sourit de nouveau Kélys.

— Impossible ! » dit une voix féminine, très jeune, tandis qu’une autre s’exclamait : « Où auraient-elles vécu, dans les Grandes Mauterres !?

— Elles y sont peut-être passées, dit une troisième, mais elles n’y vivaient pas !

— La Fille d’Elli pouvait sûrement vivre où elle le voulait, protesta une voix d’homme.

— Ou les Grandes Mauterres ne sont pas aussi contaminées qu’on le pense, du moins sur leur pourtour », ajouta Kélys.

Des mouvements divers continuèrent d’agiter l’assistance. Lisbeï attendait le mot « Abomination », ou sa version polie, « aberration », mais personne ne les prononça, même si plusieurs y pensaient sans doute. La seule Juddite présente, apparemment, était Doménica de Carésimo, et elle ne semblait pas vouloir faire de commentaire. Personne ne se rendait-elle compte de ce qu’impliquait l’échange entre Kélys et ce Toller ?

« Quelle relation entre Halde et la rédactrice de la seconde partie ? demanda soudain Fraine. Qui a écrit bien avant elle, apparemment au tout début des Harems. Comment le carnet est-il arrivé entre les mains de Halde ? D’après les données linguistiques, il viendrait du côté des Mauterres, ce carnet, si je comprends bien ? Il aurait pu appartenir à une des trois Compagnes revenues avec Garde.

— On l’aurait trouvé dans une autre cellule, alors », dit Livine.

Au moins deux phrases, dans le Testament de Halde, suggéraient d’où elle tenait le carnet. Doménica en avait cité une mais ce n’était pas la plus parlante. Lisbeï se sentait toute crispée, le bout des doigts gelés, la poitrine oppressée, comme la première fois où elle avait chanté en solo dans la chorale de la Schole : elle avait envie de parler, elle avait peur de parler… À sa grande surprise, ce fut la voix de Dougall, presque invisible pour elle derrière les courbes d’Ysande, qui s’éleva, un peu étouffée, un peu hésitante :

« N’y avait-il pas une citation, tout à l’heure, qui semblait vouloir dire que Halde tenait son carnet de Garde elle-même ? Garde lui a remis ses affaires personnelles avant la manifestation, non ? »

Kélys inclina la tête : « En effet. Mais il n’est pas fait mention du carnet. »

Lisbeï retint son souffle : Kélys allait citer l’autre phrase, sûrement ? L’autre phrase parlait du carnet ! Mais l’exploratrice regardait du côté de Dougall, impassible, ses longues mains fines croisées devant elle. Elle n’en parlerait pas ! C’était comme à la réunion du conseil restreint à Béthély, un pas en avant, un pas en arrière ! À quoi jouait-elle, maintenant ?!

« Garde ne peut pas être la première rédactrice, dit une voix féminine, raisonnable et posée ; le vieux-frangleï de la seconde partie remonte au début des Harems, qu’on peut dater d’environ cent cinquante années avant les événements décrits par Halde.

— Mais c’est quoi, le rapport entre les deux Garde ? dit une nouvelle voix d’homme, exaspérée. Voilà la question qu’on devrait se poser au lieu de ces histoires de parties de carnet ! La Garde de Halde aune trentaine d’années, celle de Hallera une cinquantaine. C’est absurde ! Pourquoi la Fille d’Elli devrait-elle avoir un âge ?!

— Parce qu’elle avait un corps d’humaine, dit la voix lente et grave de Doménica de Carésimo.

— Là n’est pas la question, dit quelqu’une.

— Mais si ! La Décision implique que les deux Garde sont également vraies. Mais elles ne peuvent pas l’être ! »

Un chœur d’exclamations approbatrices jaillit soudain de l’assistance, noyant le « Pourquoi pas ? » de Fraine.

« Il est prématuré de soulever ce point… » commença Carméla de Vaduze d’une voix étonnamment forte dans un corps si frêle. Mais les émotions de l’assistance avaient changé d’un seul coup, c’était clair, ou du moins la protestation de l’homme inconnu avait-elle encouragé des auditrices que la tonalité jusqu’alors plus scientifique de la réunion avait tenues muettes. « Il faut bien en parler !

— La Décision dit que…

— La Décision ne dit pas que les deux sont vraies. Elle ne dit même pas s’il y en a une de vraie ! Elle dit que celle de Hallera a « été jugée authentique par une Décision » !

— Mais le carnet…

— Le carnet est déclaré authentique mais ça veut seulement dire qu’il date de l’époque considérée et que Halde l’a bien écrit. Ce pourrait très bien être un faux de Halde en ce qui concerne Garde ! »

Encore cet argument stupide ! Lisbeï bouillait d’exaspération, à demi retournée sur sa chaise pourvoir les intervenantes.

« Comme le disait Carméla, intervint la voix de Kélys, s’élevant sans effort apparent au-dessus de la mêlée verbale, il est prématuré de soulever ces hypothèses. La Décision nous invite à faire la lumière, autant que possible, sur chacun des aspects de Garde. Rien d’autre. Il y a un temps pour les opinions. Toutes celles qui ont voulu faire part de la leur ont pu rencontrer les auditantes. Pour celles qui ne l’ont pas fait, cette réunion n’est pas le lieu adéquat. »

Modulant sa voix pour le silence revenu dans l’assistance domptée, Kélys conclut plus doucement : « Maintenant, c’est le temps des faits, et ici, c’est le lieu de la recherche. Y a-t-il des questions sur les faits présentés et les méthodes de recherche utilisées ?

— Les chercheuses font-elles partie des faits ou des méthodes ? » lança une voix de femme, ironique.

Carméla de Vaduze échangea un rapide regard avec Kélys, qui inclina la tête. « Des deux, dit la vieille Bleue.

— Dans ce cas, j’ai une question sur le fait et la méthode Kélys. Kélys, de Fusco, réside régulièrement à Béthély depuis des années. C’est une excellente linguiste, une spécialiste des langues archaïques et une historienne reconnue. Elle a pour compagne à Béthély, au moins de façon sporadique, une certaine Antoné de Maroilles, qui… »

Des protestations inarticulées jaillirent de la salle mais la femme continua plus fort : « … qui réside à Béthély. Quand une nouvelle découverte fracassante est faite à propos de Garde par Lisbeï, encore de Béthély, une élève, quelle surprise, de Kélys et d’Antoné, Antoné de Maroilles demande une Décision et se propose comme Arbitre. Après la Décision… »

Les protestations redoublèrent mais de nombreux « Laissez-la parler » s’élevaient aussi. On se tut. La femme reprit : « … après la Décision, Kélys de Fusco met sur pied une association de chercheuses qui va faire le tour du Pays des Mères en exposant les « faits » et en recherchant des « faits » nouveaux (le mot était détaché avec un sarcasme cinglant). Quelles hypothèses cela nous suggère-t-il sur les faits et les méthodes ? »

De nouveau des protestations, mais Lisbeï, incrédule et scandalisée, se rendit compte qu’elles n’étaient pas aussi appuyées qu’auparavant. Le silence se fit de nouveau. On attendait une réponse de Kélys.

« Je n’étais pas à Béthély lorsque la découverte a été faite, ni dans les mois qui l’ont précédée, dit-elle sans manifester d’émotion. Pour ce qui est de mes méthodes et de mes résultats, chacune peut les vérifier en reprenant le carnet et en refaisant mon travail.

— Les personnes engagées dans la découverte de Béthély ont été présentées aux auditantes, enchaîna une voix d’homme claire et précise, la même qu’au tout début. IL n’est ni nécessaire, ni juste, de répéter cette partie de la Décision. »

Un murmure approbateur courut dans l’assistance. La femme qui n’était pas d’accord ne se laissa pas désarçonner : « Mais Antoné était à Béthély et cette petite Lisbeï aussi. »

Et Lisbeï se retrouve soudain debout, tournée vers la salle : « Je suis Lisbeï, de Béthély », s’entend-elle dire. Elle cherche des yeux la femme qui a insulté Kélys et Antoné, la trouve : cette Rouge au visage étroit qui la regarde avec une surprise déjà hostile. « Je me suis souvent demandé, au cours des deux années écoulées, si j’avais bien fait de parler à l’Assemblée. Mais si nous sommes vraiment devenues telles, au Pays des Mères, que nous préférons croire au mensonge d’autrui plutôt que d’interroger nos certitudes, alors oui, j’ai eu raison et je ne regrette rien. J’aurai au moins permis à tout ce poison de sortir au grand jour. »

Elle se rassied, elle croise les bras. Elle tremble. De rage, ou de soulagement d’avoir enfin pu dire cette autre vérité, son nom – elle ne sait pas. Des bras se referment sur elle, une tête s’appuie contre sa nuque, Fraine. Une main se pose sur son bras, Ysande. Dans le silence qui se prolonge, elle lève les yeux, rencontre le regard de Kélys, Kélys dont la tête s’incline un peu, un remerciement peut-être, peut-être une approbation.

 

* * *

 

(Lisbeï/Journal)

 

Wardenberg, 4 de junie 492 A.G.

 

Après la réunion, nous nous sommes retrouvées à La Princesse qui dansait avec Kélys, Fraine, Livine et le petit Dougall – Ysande était trop fatiguée. Et aussi ce Toller que Kélys semble bien connaître. Un Bleu sans emblème, et discret, mais il vient de Brétanye : pas d’accent mais des tournures, des expressions. La mi trentaine – il est Bleu depuis au moins une dizaine d’années, si j’en crois certains de ses échanges avec Kélys. Dougall le connaît aussi, d’ailleurs. Si j’ai bien deviné, c’est ce Toller qui l’a fait accepter à la Schole, avec Kélys. Voilà bien de l’influence pour un Bleu. Dougall embrasserait la trace de ses pas ! Comment le décrire ? Cheveux blonds presque blancs (il doit passer beaucoup de temps au soleil), épais, coupés ras sur le front mais assez longs derrière (c’est la mode à Wardenberg ces temps-ci). Une de ces faces sévères à grande mâchoire nette, un nez busqué, des pommettes saillantes, une bouche solide. Et puis des yeux bizarres, très enfoncés dans les orbites, sous des sourcils touffus. Gris ou bleu très clair, les yeux, étirés en oblique un peu comme ceux des samoyes, les chiennes qu’on élève tout à fait au nord de la Baltike. Je dis « bizarres » parce que sous certains éclairages, c’est comme si c’étaient seulement… deux trous d’absence. Une voix posée, bien nette, une élocution précise. Très calme, très contrôlé. Un peu trop, je me suis demandé ce qu’il contrôlait. Mais en même temps très à l’aise. Et il parle de la Capte de Wardenberg en disant « Sygne », comme Kélys. De toute façon, je suis réduite aux suppositions : la conversation n’a pas roulé sur les biographies des unes et des autres !

En particulier, personne n’avait commenté le fait que Lisbeï était maintenant Lisbeï de Béthély et non plus « Litale ». À l’ambiance émue et satisfaite de Fraine, de Livine, à la fierté quasi maternelle avec laquelle elles la regardaient (même Dougall), elle avait réalisé soudain que ce secret n’en était sans doute pas un pour la plupart de ses compagnes (et pour qui d’autre encore ?). Comment avait-elle pu avoir la naïveté de le croire et pourquoi lui avaient-elles laissé garder si longtemps cette illusion ? Voilà pourquoi on avait accepté sa compagnie. C’était Lisbeï de Béthély qu’on avait acceptée, Lisbeï-la-championne-de-la-vérité, Lisbeï-la-rebelle, l’héroïne de l’histoire que Fraine ou Livine et même Ysande (et peut-être même Dougall) avaient construite autour d’elle. Ce qui lui avait valu leur tolérance, c’était un malentendu.

« Mais pas du tout, Lisbeï, protesta Ysande. Ou bien oui, cette Lisbeï-là aussi. Mais c’est toi, non ? »

Elles sourient à Lisbeï, à peine moins blanche que son oreiller, deux taches roses sur les pommettes. C’était près d’un mois après la fameuse conférence. Ysande se remettait mal de son accouchement difficile – l’enfante avait survécu de justesse, on ne savait pas si elle vivrait bien longtemps. Avec Fraine ou Livine, ou seule, Lisbeï allait voir Ysande presque tous les jours, dans la grande maison à l’architecture capricieuse qu’elle avait fini par adopter comme un second chez-elle. Les petites Vertes étaient bien silencieuses maintenant et marchaient sur la pointe des pieds dans les couloirs autour de la chambre d’Ysande.

Comment la conversation en était-elle arrivée là ? D’habitude, Lisbeï parlait de la Schole ou des derniers potins de Wardenberg ; mais ce jour-là, tout à coup, elle s’était retrouvée en train de parler de la conférence. Peut-être parce qu’elle avait été officiellement invitée à faire partie de l’association des Haldistes (comme on les appelait déjà), bien qu’elle ne fût pas une chercheuse, pas même encore une apprentie récupératrice. Ysande avait trouvé cela très bien : « Tu as accepté, bien sûr !

— Pas encore. Je ne sais pas trop…

— Comment, tu ne sais pas trop ? Tu t’intéresses toujours à ce carnet, n’est-ce pas ?

— Oui, mais… »

Sans bien savoir pourquoi, elle préférait travailler seule à sa traduction. Et puis, c’était surtout la seconde partie qui l’intéressait, voire la première (ce langage chiffré, sûrement codé !). Mais pas pour les mêmes raisons que les autres chercheuses, ou du moins c’était son impression. Et, de fil en aiguille, elle en était arrivée à cette notion de malentendu.

« Pas de oui mais ! protesta Ysande. Tu surestimes l’imagination des autres, Lisbeï. L’idée qu’on se fait d’autrui est importante, mais crois-tu vraiment qu’une idée fausse pourrait survivre bien longtemps à un contact presque permanent avec la personne en question ? Fraine ou les autres sont capables de voir une personne pour ce qu’elle est, tu sais, même si nous ne sommes pas toutes aussi perspicaces que toi. »

Lisbeï haussa les sourcils. Il lui semblait pourtant qu’elle n’avait jamais manifesté ses capacités avec ostentation à Wardenberg. À Béthély, elle n’avait enfin de compte été en contact permanent qu’avec Tula, Mooreï, Antoné, Kélys ou Selva. Mais à Wardenberg, aucune des membres du groupe ne présentait la plus petite trace de la « faculté particulière d’empathie » dont avait parlé Antoné. Elle était obligée d’écouter et de faire davantage attention, voilà tout. On la trouvait perspicace ? C’était sûrement parce qu’elle écoutait bien quand Fraine ou les autres lui racontaient leurs rêves, leurs espoirs, leurs craintes – elle ne parlait pas, ou peu, des siens : c’était pour les lettres à Tula, plus tard pour son journal. Au début, elle avait été embarrassée, déconcertée – flattée, aussi. Mais surtout, et le plus souvent, fascinée. Au bout d’un moment, elle oubliait de s’étonner qu’on l’eût choisie comme confidente et ne pensait plus qu’à l’histoire en cours, sa structure, ses contradictions, ses manques, ses possibles sens cachés. Quand elle parlait alors, c’était pour suggérer des variantes, des interprétations possibles : attentive plus ou moins consciemment aux émotions de ses interlocutrices, elle savait quand insister ou non, finissait par apprendre avec chacune comment. Je faire dans son propre langage. Elle n’avait pas vraiment de sages réponses aux questions directes ni de conseils à donner – son expérience réelle était bien trop limitée. Mais elle s’interrogeait et obligeait les autres à s’interroger, à imaginer l’autre côté de leurs craintes, de leurs espoirs, de leurs idées. C’était un réflexe venu de si loin pour Lisbeï, elle n’imaginait pas que d’autres en auraient fait une stratégie (et elle aurait été très sceptique si on lui avait dit que c’était pour elle un équivalent de la barrière-miroir qu’elle n’avait jamais réussi à bâtir). On appréciait son intérêt et sa capacité d’écouter. C’était en effet un malentendu : à cette époque-là, elle s’intéressait plus souvent à l’histoire qu’à la personne. Mais toutes ne s’en rendaient pas compte.

« Il faut accepter l’invitation des Haldistes, Lisbeï, insista Ysande. Quoi que tu en aies, ta destinée est liée à celle de ce carnet. Si c’est toi qui l’as découvert et révélé comme tu l’as fait, ce n’est sûrement pas pour rien. Il y a là un dessin à trouver. »

Ysande était une Croyante simple : quand la Tapisserie changeait sans qu’on y fût pour rien, c’était écrit. Si on la faisait changer, volontairement ou non, c’était peut-être écrit aussi (« Tout est en Elli »). Dans le premier cas, on faisait de son mieux pour prendre le changement en considération, tout en se demandant si par hasard on n’y était pas quand même pour quelque chose, si éloignée que pût être la connexion. Dans le deuxième cas, on examinait avec soin les conséquences, si on en avait le loisir ; on se demandait aussi pourquoi on avait causé cette transformation de la Tapisserie et comment cela pouvait s’inscrire dans le dessein et le dessin d’Elli.

Les échanges d’Ysande et de Fraine sur ce point étaient souvent vifs, même si les tentations dualistes de Fraine n’allaient pas jusqu’aux positions extrêmes des Juddites. La jeune Rouge, qui se voulait progressiste, avait été fort piquée quand Lisbeï lui avait fait remarquer sa ressemblance en la matière avec ses adversaires préférées. Pour les Juddites aussi le bien s’opposait au mal dans l’univers – un mal dont il n’était pas bien clair s’il originait d’Elli ou de quelque autre instance extérieure à Elli mais voisine en puissance. Pour les Juddites non plus, Elli ne savait pas tout de Sa création, mais c’était parce que la liberté des humaines était une erreur d’Elli. Elli pouvait se tromper ? Si on poussait un peu une Juddite là-dessus, c’était alors qu’apparaissait cet Autre malintentionné, sans nom, mais de genre généralement masculin. Elli n’avait pas effacé cette erreur parce qu’Elli respectait Ses propres lois, mais Elli devait sans cesse subir les outrages qu’on infligeait depuis à Sa création. D’où la nécessité hautement proclamée par les Juddites d’introduire le moins de changements possibles, avec la plus grande circonspection. D’où leur attachement pointilleux à la lettre de la Parole, leurs arguties constantes, leur immobilisme obstiné. D’ailleurs, une opinion sans cesse résurgente chez les Juddites voulait que la création même de la matière en général et de la race humaine en particulier eût été une erreur d’Elli et qu’en fin décompte, si la race humaine s’éteignait, ce ne serait pas forcément un mal : on avait vu, on voyait encore, ce qu’elle avait fait au monde où elle vivait, la race humaine ! Croyance qui les rapprochait de nouveau de certaines Progressistes, les plus austères, celles qui arguaient que la race humaine avait échoué, était un dessin raté de l’évolution, et aurait dû accepter de disparaître avec dignité de la Tapisserie plutôt que de s’efforcer de se reproduire encore dans les difficiles conditions actuelles – des conditions qui présageaient sûrement de son sort ultime.

C’était un argument que Fraine utiliserait souvent après la mort d’Ysande, un peu plus tard. Et quand viendrait sa deuxième enfante, morte-née comme la première, à quelques mois de là. Et deux années après, pour la troisième enfante qui ne survivrait pas. Et même après avoir été officiellement déclarée Bleue, l’année de sa vingtième anniversaire.

Chroniques du Pays des Mères
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